01.La liberté
02. Le 5 mai
03. Le mort vivant
04. Ma république
05. La chatte
06. Waterloo
07. La fortune
08. A ma filleule
09. Le pape musulman
10. Les souvenirs du peuple
11. La petite fée

textes de P.J. de Béranger

 

 

 

 

 

 

La liberté
 

D'un petit bout de chaîne
Depuis que j'ai tâté,
Mon coeur en belle haine
A pris la liberté.
Fi de la liberté!
À bas la liberté!

Marquangis, ce vrai sage,
M'a fait par charité
Sentir de l'esclavage
La légitimité.
Fi de la liberté!
À bas la liberté!

Plus de vaines louanges
Pour cette déité,
Qui laisse en de vieux langes
Le monde emmailloté!
Fi de la liberté!
À bas la liberté!

De son arbre civique
Que nous est-il resté?
Un bâton despotique,
Sceptre sans majesté.
Fi de la liberté!
À bas la liberté!

Interrogeons le Tibre;
Lui seul a bien goûté
Sueur de peuple libre,
Crasse de papauté.
Fi de la liberté!
À bas la liberté!

Du bon sens qui nous gagne
Quand l'homme est infecté,
Il n'est plus dans son bagne
Qu'un forçat révolté.
Fi de la liberté!
À bas la liberté!

Bons porte-clefs que j'aime,
Geôliers pleins de gaîté,
Par vous au Louvre même
Que ce voeu soit porté:
Fi de la liberté!
À bas la liberté!

 

 

Le 5 mai

 

Des espagnols m'ont pris sur leur navire,
Aux bords lointains où tristement j'errais.
Humble débris d'un héroïque empire,
J'avais dans l'Inde exilé mes regrets.
Mais loin du cap, après cinq ans d'absence
Sous le soleil, je vogue plus joyeux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.


Dieux ! Le pilote a crié : Sainte-Hélène !
Et voilà donc où languit le héros !
Bons espagnols, là s'éteint votre haine;
Nous maudissons ses fers et ses bourreaux.
Je ne puis rien, rien pour sa délivrance :
Le temps n'est plus des trépas glorieux!
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.


Peut-être il dort ce boulet invincible
Qui fracassa vingt trônes à la fois.
Ne peut-il pas, se relevant terrible,
Aller mourir sur la tête des rois ?
Ah ! Ce rocher repousse l'espérance :
L'aigle n'est plus dans le secret des dieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.

Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.

Il fatiguait la victoire à le suivre :
Elle était lasse ; il ne l'attendit pas.
Trahi deux fois, ce grand homme a su vivre.
Mais quels serpents enveloppent ses pas !
De tout laurier un poison est l'essence ;
La mort couronne un front victorieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.

Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.


Dès qu'on signale une nef vagabonde,
«Serait-ce lui ? Disent les potentats :
Vient-il encor redemander le monde ?
Armons soudain deux millions de soldats.»
Et lui, peut-être accablé de souffrance,
À la patrie adresse ses adieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.

Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.


Grand de génie et grand de caractère,
Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil ?
Bien au-dessus des trônes de la terre
Il apparaît brillant sur cet écueil.
Sa gloire est là comme le phare immense
D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.

Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.


Bons espagnols, que voit-on au rivage ?
Un drapeau noir ! Oh, grands dieux, je frémis !
Quoi ! Lui mourir ! ô gloire ! Quel veuvage !
Autour de moi pleurent ses ennemis.
Loin de ce roc nous fuyons en silence ;
L'astre du jour abandonne les cieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.

Pauvre soldat, je reverrai la France :
La main d'un fils me fermera les yeux.

 



Le mort vivant

 

Lorsque l'ennui pénètre dans mon fort,
Priez pour moi : je suis mort, je suis mort !
Quand le plaisir à grands coups m'abreuvant

Gaîment m'assiège et derrière et devant,

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Un sot fait-il sonner son coffre-fort,
Priez pour moi : je suis mort, je suis mort !
Volnay, Pomard, Beaune, et moulin-à-vent,

Fait-on sonner votre âge en vous servant,

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Des pauvres rois veut-on régler le sort,

Priez pour moi : je suis mort, je suis mort !
En fait de vin qu'on se montre savant ;
Dût-on pousser le sujet trop avant,

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Faut-il aller guerroyer dans le nord,
Priez pour moi : je suis mort, je suis mort !
Que, près du feu, l'un l'autre se bravant,

On trinque assis derrière un paravent,

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

De beaux esprits s'annoncent-ils d'abord,

Priez pour moi : je suis mort, je suis mort !
Mais, sans esprit, faut-il mettre en avant

De gais couplets qu'on répète en buvant,

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Suis-je au sermon d'un bigot qui m'endort,

Priez pour moi : je suis mort, je suis mort!
Que l'amitié réclame un coeur fervent,
Que dans la cave elle fonde un couvent,

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !
Je suis vivant, bien vivant, très vivant !


Monseigneur entre, et la liberté sort,
Priez pour moi : je suis mort, je suis mort !
Mais que Thémire, à table nous trouvant,

Avec l'aï s'égaie en arrivant,

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Faut-il sans boire abandonner ce bord,
Priez pour moi : je suis mort, je suis mort !
Mais pour m'y voir jeter l'ancre souvent,

Le verre en main, quand j'implore un bon vent,

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Je suis vivant, bien vivant, très vivant !
 

 

 

Ma république

 

J'ai pris goût à la république
Depuis que j'ai vu tant de rois :
Je m'en fais une, et je m'applique
À lui donner de bonnes lois.
On n'y commerce que pour boire,
On n'y juge qu'avec gaîté ;
Ma table est tout son territoire ;
Sa devise est la liberté.

Ma table est tout son territoire ;
Sa devise est la liberté.

Amis, prenons tous notre verre :
Le sénat s'assemble aujourd'hui.
D'abord, par un arrêt sévère,
À jamais proscrivons l'ennui.
Quoi ! Proscrire ? Ah! Ce mot doit être
Inconnu dans notre cité.
Chez nous l'ennui ne pourra naître :
Le plaisir suit la liberté.

Chez nous l'ennui ne pourra naître :
Le plaisir suit la liberté.


Du luxe, dont elle est blessée,
La joie ici défend l'abus ;
Point d'entraves à la pensée,
Par ordonnance de Bacchus.
À son gré que chacun professe
Le culte de sa déité ;
Qu'on puisse aller même à la messe :
Ainsi le veut la liberté.

Qu'on puisse aller même à la messe :
Ainsi le veut la liberté.


La noblesse est trop abusive :
Ne parlons point de nos aïeux.
Point de titre, même au convive
Qui rit le plus ou boit le mieux.
Et si quelqu'un, d'humeur traîtresse,
Aspirait à la royauté,
Plongeons ce César dans l'ivresse,
Nous sauverons la liberté.

Plongeons ce César dans l'ivresse,
Nous sauverons la liberté.


Trinquons à notre république,
Pour voir son destin affermi.
Mais ce peuple si pacifique
Déjà redoute un ennemi :
C'est Lisette qui nous rappelle
Sous les lois de la volupté.
Elle veut régner, elle est belle ;
C'en est fait de la liberté.

Elle veut régner, elle est belle ;
C'en est fait de la liberté.

 

 


La chatte

 

Tu réveilles ta maîtresse,
Minette, par tes longs cris.
Est-ce la faim qui te presse ?
Entends-tu quelque souris ?
Tu veux fuir de ma chambrette,
Pour courir je ne sais où.
Mia-mia-ou ! Que veut minette ?
Mia-mia-ou ! C'est un matou.

Pour toi je ne puis rien faire ;
Cesse de me caresser.
Sur ton mal l'amour m'éclaire :
J'ai quinze ans, j'y dois penser.
Je gémis d'être seulette
En prison sous le verrou.
Mia-mia-ou ! Que veut minette ?
Mia-mia-ou ! C'est un matou.

Si ton ardeur est extrême,
Même ardeur vient me brûler ;
J'ai certain voisin que j'aime,
Et que je n'ose appeler.
Mais pourquoi, sur ma couchette,
Rêver à ce jeune fou ?
Mia-mia-ou ! Que veut minette ?
Mia-mia-ou ! C'est un matou.

C'est toi, chatte libertine,
Qui mets le trouble en mon sein.
Dans la mansarde voisine
Du moins réveille Valsain.
C'est peu qu'il presse en cachette
Et ma main et mon genou.
Mia-mia-ou ! Que veut minette ?
Mia-mia-ou ! C'est un matou.

Mais je vois Valsain paraître !
Par les toits il vient ici.
Vite, ouvrons-lui la fenêtre:
Toi, minette, passe aussi.
Lorsqu'enfin mon coeur se prête
Aux larcins de ce filou,
Mia-mia-ou ! Que ma minette,
Mia-mia-ou ! Trouve un matou.

 

 

 

Waterloo

 

De vieux soldats m'ont dit : «Grâce à ta muse,

Le peuple enfin a des chants pour sa voix.
Ris du laurier qu'un parti te refuse ;
Consacre encor des vers à nos exploits.

Chante ce jour qu'invoquaient des perfides,

Ce dernier jour de gloire et de revers.»
J'ai répondu, baissant des yeux humides :
Son nom jamais n'attristera mes vers.

Qui, dans Athènes, au nom de Chéronée
Mêla jamais des sons harmonieux ?
Par la fortune Athènes détrônée
Maudit Philippe, et douta de ses dieux.


Un jour pareil voit tomber notre empire,

Voit l'étranger nous rapporter des fers,
Voit des français lâchement leur sourire.
Son nom jamais n'attristera mes vers.

Périsse enfin le géant des batailles !
Disaient les rois: peuples, accourez tous.
La liberté sonne ses funérailles ;
Par vous sauvés, nous règnerons par vous.


Le géant tombe, et ces nains sans mémoire

À l'esclavage ont voué l'univers.
Des deux côtés ce jour trompa la gloire.
Son nom jamais n'attristera mes vers.

Mais quoi ! Déjà les hommes d'un autre âge

De ma douleur se demandent l'objet.
Que leur importe en effet ce naufrage ?
Sur le torrent leur berceau surnageait.


Qu'ils soient heureux ! Leur astre qui se lève
Du jour funeste efface les revers.
Mais, dût ce jour n'être plus qu'un vain rêve,

Son nom jamais n'attristera mes vers.
 

 

 

La fortune

 

Pan ! Pan ! Est-ce ma brune,
Pan ! Pan ! Qui frappe en bas ?
Pan ! Pan ! C'est la fortune :
Pan ! Pan ! Je n'ouvre pas.

Tous mes amis, le verre en main,
De joie enivrent ma chambrette.
Nous n'attendons plus que Lisette :
Fortune, passe ton chemin.

Pan ! Pan ! Est-ce ma brune,
Pan ! Pan ! Qui frappe en bas ?
Pan ! Pan ! C'est la fortune :
Pan ! Pan ! Je n'ouvre pas.

Si l'on en croit ce qu'elle dit,
Son or chez nous ferait merveilles.
Mais nous avons là vingt bouteilles,
Et le traiteur nous fait crédit.

Pan ! Pan ! Est-ce ma brune,
Pan ! Pan ! Qui frappe en bas ?
Pan ! Pan ! C'est la fortune:
Pan ! Pan ! Je n'ouvre pas.

Elle offre perles et rubis,
Manteaux d'une richesse extrême.
Eh! Que nous fait la pourpre même ?
Nous venons d'ôter nos habits.

Pan ! Pan ! Est-ce ma brune,
Pan ! Pan ! Qui frappe en bas ?
Pan ! Pan ! C'est la fortune :
Pan ! Pan ! Je n'ouvre pas.

Elle nous traite en écoliers,
Parle de gloire et de génie.
Hélas ! Grâce à la calomnie,
Nous ne croyons plus aux lauriers.

Pan ! Pan ! Est-ce ma brune,
Pan ! Pan ! Qui frappe en bas ?
Pan ! Pan ! C'est la fortune :
Pan ! Pan ! Je n'ouvre pas.

Loin des plaisirs, point ne voulons
Aux cieux être lancés par elle :
Sans même essayer la nacelle
Nous voyons s'enfler ses ballons.

Pan ! Pan ! Est-ce ma brune,
Pan ! Pan ! Qui frappe en bas ?
Pan ! Pan ! C'est la fortune :
Pan ! Pan ! Je n'ouvre pas.

Mais tous nos voisins attroupés
Implorent ses faveurs traîtresses :
Ah ! Chers amis, par nos maîtresses
Nous serons plus gaîment trompés.

Pan ! Pan ! Est-ce ma brune,
Pan ! Pan ! Qui frappe en bas ?
Pan ! Pan ! C'est la fortune :
Pan ! Pan ! Je n'ouvre pas.

 

 

 

A ma filleule

 

Ma filleule, où diable a-t-on pris
Le pauvre parrain qu'on vous donne ?
Ce choix seul excite vos cris ;
De bon coeur je vous le pardonne.
Point de bonbons à ce repas ;
À vos yeux cela doit me nuire ;
Non, mon enfant, ne pleurez pas,
Votre parrain vous fera rire.

L'amitié m'en a fait l'honneur,
Et c'est l'amitié qui vous nomme.
Or, pour n'être pas grand seigneur,
Je n'en suis pas moins honnête homme.
Des cadeaux si vous faites cas,
Vous y trouverez à redire ;
Non, mon enfant, ne pleurez pas,
Votre parrain vous fera rire.


Malgré le sort qui sous sa loi
Tient la vertu même asservie,
Puissions-nous, ma commère et moi,
Vous porter bonheur dans la vie !
Pendant leur voyage ici-bas,
Aux bons coeurs rien ne devrait nuire ;
Mais, mon enfant, ne pleurez pas,
Votre parrain vous fera rire.

Qu'à vos noces je chanterai,
Si jusque là mes chansons plaisent !
Mais peut-être alors je serai
Où Panard et Collé se taisent.
Quoi, manquer aux joyeux ébats
Qu'un pareil jour devra produire !
Non, mon enfant, ne pleurez pas,
Votre parrain vous fera rire.

 

 

Le pape musulman

 

Jadis voyageant pour Rome

Un pape né sous le froc

Pris sur mer fut le pauvre homme

Mené captif à Maroc

Fut mené captif à Maroc

 

D'abord, il tempête, il sacre
Reniant Dieu, bel et bien
Saint-Père lui dit son diacre
Mais vous vous damnez comme un chien

 

Sur un pal qu'on aiguise
Croyant déjà qu'on le met

Le fondement de l'Église

Dis : "Invoquons Mahomet,

Dis : "Invoquons Mahomet,

 

Ce prophète en vaut bien d'autres
Je me fais son paroissien"
Saint-Père au nez des apôtres,

Mais vous vous damnez comme un chien

 

Aïe, aïe, on le circoncise
Le voilà bon musulman

Sinon parfois qu'il se grise
Avec un coquin d'iman

Avec un coquin d'iman

 

Il fait de sa vieille Bible

Un usage peu chrétien

Saint-Père oh c'est trop risible

Mais vous vous damnez comme un chien

 

En vrai corsaire il s'équipe
Pour le croissant il combat

Prend le sorbet et la pipe

Dans un harem il s'ébat

Dans un harem il s'ébat

 

Près des femmes qu'il capture

Voyez donc ce grand vaurien

Saint-Père oh quelle imposture

Mais vous vous damnez comme un chien

 

A Maroc survint la peste

Soudain fuit notre forban

Qui dans Rome, d'un air leste

Rentre avec son beau turban

Rentre avec son beau turban

 

Souffrez qu'on vous rebaptise

Non, dit-il, ça n'y fait rien

Saint-Père oh quelle bêtise

Mais vous vous damnez comme un chien

 

Depuis frondant nos mystère

Ce renégat enragé

Veut vider les monastère

Veut marier le clergé

Il veut marier le clergé

 

Sous lui l'Église déchue

Ne brûle juif ni païen

Saint-Père oh Rome est fichue

Vous vous damnez comme un chien

 

 

 

Les souvenirs du peuple 

 

On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps.
L'humble toit, dans cinquante ans,
Ne connaîtra plus d'autre histoire.
Là viendront les villageois
Dire alors à quelque vieille :
Par des récits d'autrefois,
Mère, abrégez notre veille.
Bien, dit-on, qu'il nous ait nui,
Le peuple encor le révère,
Oui, le révère.
Parlez-nous de lui, grand'mère ;
Parlez-nous de lui.

Mes enfants, dans ce village,
Suivi de rois, il passa.
Voilà bien longtemps de ça :
Je venais d'entrer en ménage.
À pied grimpant le coteau
Où pour voir je m'étais mise,
Il avait petit chapeau
Avec redingote grise.
Près de lui je me troublai,
Il me dit: bonjour, ma chère,
Bonjour, ma chère.
- Il vous a parlé, grand'mère !
Il vous a parlé !


L'an d'après, moi, pauvre femme,
À Paris étant un jour,
Je le vis avec sa cour :
Il se rendait à Notre-Dame.
Tous les coeurs étaient contents ;
On admirait son cortège.
Chacun disait : quel beau temps !
Le ciel toujours le protège.
Son sourire était bien doux ;
D'un fils Dieu le rendait père,
Le rendait père.
- Quel beau jour pour vous, grand'mère !
Quel beau jour pour vous !

Mais, quand la pauvre Champagne
Fut en proie aux étrangers,
Lui, bravant tous les dangers,
Semblait seul tenir la campagne.
Un soir, tout comme aujourd'hui,
J'entends frapper à la porte ;
J'ouvre, bon Dieu ! C'était lui,
Suivi d'une faible escorte.
Il s'assoit où me voilà,
S'écriant: oh ! Quelle guerre !
Oh ! Quelle guerre !
- Il s'est assis là, grand'mère !
Il s'est assis là !

J'ai faim, dit-il, et bien vite
Je sers piquette et pain bis ;
Puis il sèche ses habits,
Même à dormir le feu l'invite.
Au réveil, voyant mes pleurs,
Il me dit : bonne espérance !
Je cours de tous ses malheurs
Sous Paris venger la France.
Il part ; et comme un trésor
J'ai depuis gardé son verre,
Gardé son verre.
- Vous l'avez encor, grand'mère !
Vous l'avez encor !


Le voici. Mais à sa perte
Le héros fut entraîné.
Lui, qu'un pape a couronné,
Est mort dans une île déserte.
Longtemps aucun ne l'a cru ;
On disait : il va paraître.
Par mer il est accouru ;
L'étranger va voir son maître.
Quand d'erreur on nous tira,
Ma douleur fut bien amère,
Fut bien amère.
- Dieu vous bénira, grand'mère ;
Dieu vous bénira.
 

 

 

La petite fée 

 

Enfants, il était une fois
Une fée appelée Urgande,
Grande à peine de quatre doigts,
Mais de bonté vraiment bien grande.

De sa baguette un ou deux coups
Donnaient félicité parfaite.
Ah ! Bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !

Dans une conque de saphir,
De huit papillons attelée,
Elle passait comme un zéphyr,
Et la terre était consolée.

Les raisins mûrissaient plus doux ;
Chaque moisson était complète.
Ah ! Bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !

C'était la marraine d'un roi
Dont elle créait les ministres ;
Braves gens, soumis à la loi,
Qui laissaient voir dans leurs registres.


Du bercail ils chassaient les loups
Sans abuser de la houlette.
Ah ! Bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !

Les juges, sous ce roi puissant,
Étaient l'organe de la fée ;
Et par eux jamais l'innocent
Ne voyait sa plainte étouffée.

Jamais pour l'erreur à genoux
La clémence n'était muette.
Ah ! Bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !

Pour que son filleul fût béni,
Elle avait touché sa couronne ;
Il voyait tout son peuple uni,
Prêt à mourir pour sa personne.


S'il venait des voisins jaloux,
On les forçait à la retraite.
Ah ! Bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !

 

Dans une conque de saphir,
De huit papillons attelée,
Elle passait comme un zéphyr,
Et la terre était consolée.

Les raisins mûrissaient plus doux ;
Chaque moisson était complète.
Ah ! Bonne fée, enseignez-nous
Où vous cachez votre baguette !