Je vous attendais Soyez inexorable Inquiétude
Les carrosses Contre l'amour Maudit talent
Ode à Climène Les songes, les atomes De rose alors ne reste que l'épine
Inflammable Entre deux draps Bagatelles
Les attraits Taisez-vous Bobo
Sincère langage Bye Bye

 

 

 

 

 

1/ Je vous attendais

 

Mme Deshoulières - Ah, vous voilà.

Lui - Je vous attendais.

Elle - Cent vingt mille jours que je suis morte, mon ami.

Quand on a su bien vivre, on a toujours assez vécu.

 

 

2/ Soyez inexorable

 

Soyez inexorable

L'amour est inévitable...

 

Un amant bien traité se rend insupportable ;

Il néglige l'objet dont son coeur est charmé ;

De tous les petits soins il devient incapable :

Un amant sûr d'être aimé 

Cesse toujours d'être aimable.

 

Soyez inexorable

L'amour est inévitable...

 

S'il faut pour un berger brûler d'un feu semblable

A celui dont son coeur nous paraît consumé,

Par de feintes rigueurs rendons-le misérable :

Un amant sûr d'être aimé 

Cesse toujours d'être aimable.

 

Soyez inexorable

L'amour est inévitable...

 

Elle - Pourquoi du plaisir d'aimer faut-il faire une affaire ?

Quels bergers en font autant dans l'ingrat siècle où nous sommes ?

 

Soyez inexorable

L'amour est inévitable...

 

 

3/ Inquiétude

 

Ah ! Que j'ai de mouvements qui m'étaient inconnus !

 

Ah ! Que je sens d'inquiétude !

Que j'ai de mouvements qui m'étaient inconnus !

Mes tranquilles plaisirs, qu'êtes-vous devenus ?

Je cherche en vain la solitude.

D'où viennent ces chagrins, ces mortelles langueurs ?

Qu'est-ce qui fait couler mes pleurs

Avec tant d'amertume et tant de violence ?

De tout ce que je fais mon coeur n'est point content.

Hélas ! cruel amour que je méprise tant,

Ces maux ne sont-ils pas l'effet de ta vengeance ?

 

 

4/ Les carrosses 

 

Elle - Que savez-vous du soleil ?

Elle - Pourquoi l'esprit se met-il au chagrin ?

Lui - Tout dans le cerveau madame...

Dix milliards de carrosses, chaque seconde,

Dix mille idées dans chaque carrosse...

 

 

5/ Contre l'amour

 

Contre l'amour, voulez-vous défendre ?

Empêchez-vous de voir et d'entendre

Gens dont le coeur s'explique avec esprit.

Il en est peu de ce genre maudit,

Mais trop encore pour mettre un coeur en cendres.

Il en est peu de ce genre maudit.

Mais trop encore pour mettre un coeur en cendres,

Il en est peu de ce genre maudit.

 

Quand une fois il leur plaît de nous rendre

D'amoureux soins, qu'ils prennent un air tendre,

On lit en vain tout ce qu'Ovide écrit

Contre l'amour

 

De la raison il ne faut rien attendre ?

Trop de malheurs n'ont su que trop apprendre

Qu'elle n'est rien dès que le coeur agit.

La seule fuite, Iris, nous garantit ;

C'est le parti le plus utile à prendre

Contre l'amour.

 

C'est le parti le plus utile à prendre

Contre l'amour.

 

Elle - Quelles fausses douceurs, ce doit être.

 

 

6/ Maudit talent

 

Mais, hélas ! de son sort personne n'est le maître,

Le penchant de nos coeurs est toujours violent.

J'ai su faire des vers avant que de connaître

Les chagrins attachés à ce maudit talent que je hais,

Croyez-en mes conseils ; ne l'acquérez jamais.

 

 

7/ Ode à Climène

 

Ne pourra-t-on vous contraindre

A quitter de tristes lieux ?

Faudra-t-il toujours se plaindre 

De ne point voir vos beaux yeux ?

 

Encore quand les fleurs nouvelles

Naissent partout sous les pas,

Quand toutes les nuits sont belles,

La campagne a des appas.

 

Mais quand l'hiver la désole,

Qu'on ne peut se promener,

Climène, il faut être folle

Pour ne pas l'abandonner.

 

De ce qui vous y peut plaire

Daignez nous entretenir :

Je ne vois qu'une chimère

Qui vous y peut retenir.

 

Oui, j'ai deviné sans doute

D'où vient un si long séjour :

Votre jeune coeur redoute

Un mal qu'on appelle amour.

 

Vous croyez qu'on ne le gagne

Qu'au milieu des jeux, des rires :

Il se prend à la campagne,

Comme il se prend à Paris.

 

On fait bien quand on évite

Une tendre passion ;

Mais, hélas ! en est-on quitte

En fuyant l'occasion ?

 

Non, c'est en vain qu'on s'assure

Contre ce qu'on peut prévoir :

Une bizarre aventure

Met un coeur sous son pouvoir.

 

Cette solitude affreuse

Où vous passez vos beaux jours

Est souvent plus dangereuse

Que les plus superbes cours.

 

Votre désert est sauvage :

Dans un plus sauvage encore

Angélique fière et sage

Rencontra le beau Médor.

 

Quittez donc des champs stériles,

Pour vous garder impuissants :

Venez de feux inutiles

Faire brûler mille amants.

 

Ne redoutez point le piège

Qu'ils tendront à votre coeur :

De tous les forts qu'on assiège

On n'est pas toujours vainqueur.

 

La sagesse la plus frêle

Avec le plus beau berger,

Si le destin ne s'en mêle,

Ne court pas un grand danger.

 

Vous ne voudrez pas en croire

Tout ce qu'on vous en dira ;

Mais écoutez une histoire

Qui vous persuadera.

 

J'allais cacher ma tristesse

Dans ces aimables déserts,

Où pour sa tendre maîtresse

Desportes faisait des vers.

 

Je m'étais assise à peine

Dans le plus sombre du bois,

Quand j'ouïs du beau Philène

Et les soupirs et la voix.

 

Seul aux pieds d'une bergère

Qui riait de son souci,

Cet amant tendre et sincère

Tout en pleurs parlait ainsi :

 

"Avec quelle indifférence

Passez-vous vos plus beaux jours !

Iris, dans cette indolence

Demeurerez-vous toujours ?

 

Non, vous deviendrez sensible :

Ce coeur, ce superbe coeur,

A l'amour inaccessible

Sentira sa vive ardeur.

 

Quelqu'un est né pour vous plaire ;

Rien ne vous en sauvera :

Ce que je ne pourrai faire,

Un plus heureux le fera.

 

Tout aime dans la nature :

Dans le barbare séjour

Où règne l'âpre froidure

On sent les feux de l'amour.

 

Le temps, d'une aile légère,

Emportera loin de vous

Cette beauté passagère,

Dont les charmes sont si doux.

 

Lors, d'une vaine sagesse

Reconnaissant les abus,

Vous prendrez de la tendresse,

Et vous n'en donnerez plus.

 

En tout temps l'amour nous dompte ;

On règle en vain ses désirs :

Vous aurez, à votre honte,

Ses peines sans ses plaisirs.

 

Craignez sa juste colère,

Et, par un doux repentir,

Epargnez-vous, ma bergère,

Les maux qu'il me fait sentir.

 

Aimez un amant fidèle, 

Quoi qu'en dise la raison :

Jeune Iris, tant qu'on est belle,

Elle n'est pas de saison.

 

Contre un amant qui sait plaire

Elle perd toujours son temps :

Croyez-moi, faites la taire

Encore quinze ou vingt ans.

 

Mettez votre coeur en proie

Aux amoureuses langueurs ;

Il n'est de solide joie

Que dans l'union des coeurs.

 

Ainsi, d'un air agréable,

Philène, ce beau berger,

Aux belles si redoutables,

La pressait de s'engager.

 

Les oiseaux, le doux zéphyr,

Et les échos d'alentour,

Comme lui semblait lui dire :

Rien n'est si doux que l'amour."

 

Mais le coeur de l'inhumaine

Se taisait obstinément.

Quand le coeur se tait, Climène,

Tout parle inutilement.

 

 

8/ Les songes, les atomes

 

Elle - Oh !... Le risque est pour moi plus grand

que vous n'en avez la moindre idée...

Dieu puisse pardonner nos faiblesses.

 

- Avez-vous confiance dans vos songes ?

- Le monde est-il bien un ensemble d'atomes ?

- Qu'y avez-vous trouvé ?

- Oh, que de bassesses fait faire l'amour.

- Et qu'en est-il des artistes ?

 

 

9/ De rose ne reste que l'épine

 

Ores est temps de vous donner conseil

Sur les périls où beauté vous expose.

Fille ressemble à ce bouton vermeil

Qu'en peu de jours on voit devenir rose.

Tant qu'est bouton on voudrait en jouir,

Nul ne le voit sans désir de rapine.

Dès que le Soleil l'a fait épanouir,

On n'en tient compte, un matin le ruine,

De rose alors ne reste que l'épine.

 

Lorsqu'un amant, l'exemple est tout pareil,

Fait voir désirs à qui pudeur s'oppose,

Si l'on ne fuit, l'amour est un soleil,

Point n'en doutez par qui fleur est éclose.

Alors en bref on voit s'évanouir

Transports et soins, par qui fille peu fine

Présume d'elle et se laisse éblouir.

Méprise succède à l'amour qui décline,

De rose alors ne reste que l'épine.

 

Plus de commerce avec le sommeil,

Ou si parfois un moment on repose,

Songe cruel donne fâcheux réveil ;

Cent et cent fois on en maudit la cause.

Voir on voudrait dans la terre s'enfouir

Tendre secret duquel on s'imagine,

Qu'un traître ira le monde réjouir

Parle-t-on bas, on croit qu'on le devine :

De rose alors ne reste que l'épine.

 

 

10/ Inflammable

 

Aussitôt les esprits fixes et végétales,

Les mouvements fuligineux,

Rendent les esprits transpirables,

Et ces sources intarissables,

Où la nature puise la force et les feux,

En d'autres sources transmuables,

Tous les principes limoneux.

 

 

11/ Entre deux draps

 

Lui - Entre deux draps de toiles belle et bonne,

Que très souvent on rechange, on savonne,

La jeune Iris au coeur sincère et haut,

Aux yeux brillants, à l'espoir sans défaut,

Jusqu'à midi volontiers se mitonne.

Je ne combats de goûts contre personne,

C'est demeurer seule plus qu'il ne faut

Entre deux draps.

 

Elle - Quand à rêver ainsi l'on s'abandonne,

Le traître amour rarement le pardonne,

Quand une fille avec son coeur rayonne

 

Elle & Lui - Quand à rêver ainsi l'on s'abandonne,

Le traître amour rarement le pardonne,

A soupirer on s'exerce bientôt,

Et la vertu soutient un grand assaut.

Quand une fille avec son coeur rayonne

Entre deux draps.

 

 

12/ Bagatelles

 

Il veut de moi des bagatelles

Il en aura

Tant qu'il voudra des plus nouvelles

Il en aura

Je m'en vais quitter ma paresse

Lui marquer respect et tendresse

Mais si vous devenez jaloux

Il faudra s'en prendre à vous

 

 

13/ Les attraits

 

Sous le débris de vos attraits

Voulez-vous demeurer toujours ensevelie ?

M'a dit quelqu'un, d'un nom que par raison je tais,

Qui s'est imaginé que ma mélancolie

Vient moins d'une santé dès longtemps affaiblie,

Que du reproche amer qu'en secret je me fais,

De n'être plus assez jolie

Pour faire naître encore quelque tendre folie ;

Frivole honneur, sur quoi je ne comptais jamais.

Sous le débris de vos attraits

Voulez-vous demeurer toujours ensevelie ?

 

 

14/ Taisez-vous

 

Taisez-vous tendres mouvements,

Laissez-moi pour quelques moments :

Tout mon coeur ne saurait suffire

Aux transports que l'amour m'inspire

A quoi servent ces sentiments ?

Dans mes plus doux emportements

Ma raison vient toujours me dire,

Mais taisez-vous.

 

Pour le plus parfait des amants

Mais taisez-vous.

 

Elle - Pensez-vous toujours qu'il faut choisir

d'être imbécile pour être heureux ?

 

La cruelle depuis deux ans...

Mais hélas ! quels redoublements

Sens-je à mon amoureux martyre ?

Mon berger paraît, il soupire :

Le voici, vains raisonnements,

 

Elle et Lui - Mais taisez-vous

 

Elle - ... et le redoutable amour ?

 

 

15/ Bobo

 

Chez moi ce n'est pas de même

J'ai toujours quelque bobo

Vous pouvez faire carême

Mais chez moi ce n'est pas de même

Vous n'êtes ni chagrin ni blême

Vous faites si bien dodo

Mais chez moi ce n'est pas de même

J'ai toujours quelques bobo

 

 

16/ Sincère langage

 

Il n'est de sincère langage,

Il n'est de liberté que chez les animaux.

L'usage, le devoir, l'austère bienséance,

Tout exige de nous des droits dont je me plains ;

Et tout enfin du coeur des perfides humains

Ne laisse voir que l'apparence.

 

 

17/ Bye Bye

 

Lui - Alors, ça vous a plu ?

Elle - Ouais, sympa

Lui - Vous parliez ainsi au XVIIème ???

Elle - Ouais, c'était sympa ... enfin dur mais sympa, le XVIIème !

Lui - Vous partez pour de bon ?

Elle - Oh à tout prendre.

Lui - Vous donnerez le bonjour à Corneille !

Elle - Oui je n'y manquerai pas. Au revoir mon ami !

Lui - Au revoir Antoinette ! Au revoir !

 

 

Textes Madame Deshoulières (1638-1694). Adaptation : JLM Bergheaud

sauf titres 1, 4, 8 & 17 : JLM Bergheaud